Témoignages recueillis sur Internet

DONCHERY 1932 Huguette

Le 1er octobre 1932, lorsque je rentre à l’école maternelle, cette grande bâtisse m’impressionne beaucoup. Mon frère André et ma sœur Simone y sont venus avant moi et je suis donc rassurée et heureuse de savoir que comme eux, je vais apprendre à lire et écrire. Nous sommes tous habillés de la même manière, pauvrement. En effet, tout le monde est pauvre et il n’y a pas de classe moyenne. Donchery a été complètement rasé lors de la dernière guerre et des pavillons ont été construits pour loger toute la population. Lorsque je rentre à la maison, je retrouve cette grande pièce aux murs tapissés et dont le sol est en ciment. Les soirs d’hiver, le poêle qui est dans un coin nous réchauffe à peine et c’est surtout la soupe qui nous apporte le réconfort. La toilette du soir devait être bien gérée, il y avait un ordre de passage. Puis à la lueur de la lampe à pétrole, nous nous couchons dans notre espace réservé de la chambre unique. Ma sœur Simone et moi avons un petit lit de part et d’autre du lit des parents et André a un lit un peu à l’écart. Je percevais parfois une lueur sous le drap de mes parents et ça m’intriguait beaucoup. J’ai su plus tard par André que maman faisaient des fausses couches régulièrement. Comme elle avait des phlébites, il aurait fallu des soins appropriés pour mener à terme une grossesse. Pourtant, en 1933, un petit frère est arrivé, il s’appelle Michel, comme mon frère jumeau décédé à l’âge de ……Mon père est un homme solide qui a fait son service militaire au 28° Dragons en 1920. J’ai vu sa photo en uniforme, il était grand et beau. Aujourd’hui, il travaille dur pour nous nourrir et surtout pour payer le médecin et les soins. Maman est toujours malade et ça coûte cher. Même s’il travaille beaucoup, le salaire est insuffisant et nous devons ramasser les pissenlits dans les champs pour nourrir les lapins. Ces conditions si difficiles, la misère, la maladie, la fatigue provoquaient des tensions. Mon père s’évadait quand il ne travaillait pas le dimanche, il retrouvait ses copains au bistrot pour oublier et le soir, quand il avait un verre dans le nez, il retrouvait cette misère si présente, les enfants affamés, la tristesse, le désespoir. Cette détresse devant ce destin le révoltait et  il faisait des reproches à ma mère, il oubliait que nous étions là et j’observais dans un coin sombre que la lampe à pétrole n’atteignait pas. Mon père, si courageux, si fort, si droit, perdait soudain de sa magnifique et cassait la vaisselle, il bousculait maman, et les cris me terrorisaient.20 février 1936, mon grand frère a 13 ans. Il a déjà son certificat d’étude. La vague de grèves qui déferle sur la France en 1936 est sans doute la plus importante, la plus marquante qu'ait connue le pays.
Une grève surprise aux usines Renault, avec occupation des locaux par les salariés est commentée à la radio. Le mouvement, parti de la région parisienne, s'étendit, bien que de façon inégale selon les régions, à presque tout le pays.
C'est alors que, dans le feu de l'action, émergea une Quantité de militants ouvriers ignorés la veille, ils improvisaient et s’adaptaient. Y aurait-il eu de leur part velléité révolutionnaire lorsqu'en grève ils occupaient jour et nuit les locaux, s'improvisant ainsi gardiens provisoires de l'outil de travail, des moyens de production ?
Ce 20 février, mon père décida qu’André irait travailler à l’émaillerie FAUNUS. « Nous n’avons plus de quoi vivre, ta mère est toujours malade, il va falloir travailler dur ! Les filles irons dans les champs ramasser ce qu’il faut pour les lapins et les poules et il faudra aussi ramasser les pommes de terre (1000 kg) et les ranger dans la baraque avant les gelées »Tous les enfants du village menaient le même rythme. Comme il n’y avait pas d’école, on nous emmenait par la main devant les grilles des usines tenues par les ouvriers. Cette révolte avait paralysé le pays tout entier et la misère s’intensifiait. Depuis ce jour, j’ai arrêté de jouer, je passais mon temps à observer, à essayer de comprendre tout ce qui se passait autour de moi. Je voulais tout savoir et mon père disait à maman : «Regardes là, dans son coin, il y en a dans sa tête ! »Certains dimanche, nous allions chez grand-mère Marthe ou tante Jeanne……… 
 

MESMONT 1932
 Gabriel
Gabriel se fait appeler Michel car il n'aime pas son prénom qui est celui de sa grand mère. Avec ses frères, il mène une vie insouciante, pas de privation, pas de soucis.
Ils passent la plupart de leur temps chez les grands parents. Le village est leur terrain de jeux et l’immense maison leur repaire. Avec mon grand frère Claude et mon petit frère Jean, nous avons décidé de tirer au lance pierre sur les canards de l’étang. C’est marrant, quand nous les touchons, ils disparaissent sous l’eau comme des sous marins. Ca amuse moins le grand père qui passe son temps à nous courser sans jamais nous rattraper. Je n’aime pas beaucoup l’école et il m’arrive souvent de demander à l’instituteur de sortir pour aller aux toilettes. Une fois dehors, je me sauve pour aller pêcher dans la rivière de Mesmont. J’ai toujours une fourchette dans ma poche pour attraper les loches et les cabots cachés sous les pierres.
 
DONCHERY 13 Mai 1940 :
L'enfer au sud de la Meuse à Sedan Tout le monde sait que c’est inévitable, la guerre va avoir lieu. Les rues de Donchery sont pleines de militaires, de chevaux et de véhicules. Ils sont installés dans les usines et les écoles. Les soldats se remémorent la guerre 14 et parlent de celle qui va arriver. A la grande joie des enfants les soldats organisent tous les samedis du théâtre ou nous allons ma sœur et moi .Entre autre il y a le fameux Rigoulo qui fait des altères mais aussi Serge Lilique qui fait le guignol. Tous ces soldats nous apportent un peu de bonheur, nous ne nous rendons pas vraiment compte de la gravité de ce qui gronde à nos portes. Ma mère parmi tant d’autres lavait le linge des officiers. Pour la remercier de ses services  ils nous donnaient des récompenses : Chocolat, bœuf aux pruneaux et  biscuits très durs. Cela n’a malheureusement pas duré longtemps puisque très vite ces militaires ont dû partir avec leurs bardas aussi vite qu’ils étaient arrivés. La débâcle quoi !!!Un matin, alors que l’excitation est à son comble et que tout le monde hurle : « les Allemands sont là, il faut partir ! » un officier français du haut de son cheval se tire une balle dans la tête.1940, c'est 22 ans après 1918, année de la libération des Ardennes, seul département TOTALEMENT occupé et pratiquement ANNEXÉ par l'empire allemand. Les souvenirs amers de l'invasion et de cette occupation sont encore tout frais dans les mémoires.
Un plan d'évacuation avait été étudié. Le département des Deux Sèvres était chargé d'accueillir les Ardennais. Des responsables de la Défense Passive existaient dans les villes, chargés de canaliser l'évacuation de la population. L'ordre d'évacuer arrive le 11 à Sedan et dans toutes les communes au nord de la Meuse. Les gens partent en autobus, camion, auto, moto, bicyclette, voiture à cheval, avec une brouette, une voiture d'enfant, à pied... avec du bétail...La nuit suivante, le glas résonne, sinistre et terrorisant. La trompette ne s’arrête plus.   Nous devons évacuer d’urgence car les Allemands arrivent en Belgique. Papa est avec nous, il est exempté à cause de sa famille nombreuse. Ma sœur Simone nous dit qu’elle a vu Robert, le frère de maman. « Nous lui avons dit de se sauver car les Allemands arrivent, mais il nous a dit qu’il devait faire sauter le pont ! »Des camions sont réquisitionnés  pour nous emmener loin de la frontière. Nous ne sommes pas allés loin car nous sommes tombés en panne d’essence, il n’y avait plus de carburant nulle part. Nous avons  dû continuer à pieds jusqu’au prochain bled nommé Quatre Champs. Les soldats venaient de quitter ce lieu pour partir sur  le front. Nous nous sommes reposés sur leurs lits de paille. Quelques heures plus tard il fallait reprendre la route et nous étions couverts de poux.   Les avions Allemands ont commencé à nous bombarder .Le fracas des explosions !  Les torpilles qui sifflent, on a peur, on attend, puis c’est l’explosion, presque rassurante, et une autre et encore une autre ! Quand la tourmente se calme, un lourd silence règne et on entend les respirations. Mon frère s’est mis à courir en pleurant car son petit camarade venait d’être tué devant lui. Une maman de Vivier au Court courrait avec son bébé dans les bras tué par un obus. Nous croisons des convois militaires de chars et d'infanterie qui montent en ligne. Les réfugiés belges affluent. Des maisons brûlent. Les gares sont bombardées : il faut sans cesse aller plus loin. Un haut parleur nous a prévenu que des camions arrivaient de Sedan, nous sommes alors montés dedans jusqu’à la gare de Reims. Là il y avait des trains à bestiaux qui nous attendaient ainsi que la croix rouge pour nous distribuer des vivres.  Entassés dans ces wagons, nous avons dormi durant de nombreuses heures (à peu prêt 24  heures) Entre les excréments et la puanteur il était grand temps que le train arrive à Partheney dans les deux Sèvres. Les hommes nettoient comme ils peuvent et regroupant les immondices dans les coins en attendant une halte pour jeter tout ça par les portes. Ensuite nous avons été parqués comme des bêtes sur la place du village de St Aubain le Cloud. Le soir venu, des logements ont été réquisitionnés pour les arrivants. Les habitants nous ont traités de Bosch ce qui était difficile à accepter. Cela n’a pas duré longtemps puisque quelques jours après les Allemands sont arrivés en vainqueurs. J’ai été apaisée pendant un an, mais maman dont la santé se dégradait de jour en jour était très souvent emmenée d’urgence à l’hôpital. En juin 1942 elle mourut. Le médecin demanda à mon père de m’éloigner pendant quelque temps si c’était possible. Je me retrouvai donc chez madame DARC, future belle mère de mon frère André. A l’âge de onze ans, je découvrais enfin le bonheur. Je me suis retrouvé dans une ferme. Un petit parisien en « vacances à la campagne » est devenu mon ami pendant un mois. Nous coursions les vaches, nous montions tous les deux sur le cheval et quand nous rentrions pour goûter, nous avions de grosses tartines beurrées dégoulinantes de confiture. J’étais au pays des merveilles. J’en avais même oublié la disparition de maman. A mon retour dans la famille, tout s’effondra. Maman n’étais plus là. Papa est allé à la kommandantur pour obtenir un laissé passer pour rentrer dans les Ardennes. Comme il y avait la  ligne de démarcation à Rethel, seuls les Allemands pouvaient nous donner cette autorisation pour un motif valable (décès)

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