Lieutenant Gonthier 23 Août 1939 ; 13 Mai 1940

 

147ème R.I.F.

11ème C.M.

Rapport

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du Lieutenant Gonthier, ex-commandant de la

11ème C.M. du 147ème R.I.F., relatif à la période

23 Août 1939 – 13 Mai 1940

 

 

Le 147ème Régiment d’Infanterie de forteresse (Lt-Colonel Pinaud) provenait du 3ème Bataillon

du 155ème R.I.F. (Cdt R. Crousse) en garnison à Sedan. A la mesure 21, il occupait sur la rive gauche

de la Meuse, une position de résistance de 21 km de front environ tout en recevant et équipant ses

réservistes B1 et B2 au fur et à mesure de leur arrivée.

 

Le 147ème R.I.F. comprenait :

un état-major de régiment

une compagnie de reconnaissance

trois bataillons de mitrailleurs

Des sections de gardes frontaliers lui étaient rattachées : elles étaient destinées à occuper sur la rive droite de la Meuse, à proximité de la frontière belge, une position d’avant poste, jalonnées par un réseau, des destructions et des maisons fortes.

Le bataillon de mitrailleurs comprenait

une section de reconnaissance

une compagnie hors rang

trois compagnies de mitrailleuses

une compagnie d’engins et de fusiliers voltigeurs.

 

La 11ème Compagnie de mitrailleuses dont je prend le commandement le 29 août 1939 à 12 heures, en remplacement du S/Lieutenant de réserve Cadet se compose de :

*une section de reconnaissance

*trois sections de mitrailleuses

*une section de fusiliers voltigeurs

*La section de mitrailleuses, en plus des deux groupes réglementaires, disposait d’un groupe de combat réduit à deux fusils-mitrailleurs. Sur les positions de combat, elles prélèvent sur son effectif mitrailleur, le personnel nécessaire au service d’une cinquième pièce.

L’arsenal de la section était donc de :

vingt mitrailleuses Hotchkiss

deux fusils mitrailleurs 1929

La section de fusiliers voltigeurs du type normal disposait sur les positions de trois F.M. supplémentaires, ce qui portait son armement à six F.M.

Au total, la 11ème C.M. mettait en oeuvre :

15 mitrailleuses

12 fusils-mitrailleurs

Le commandant de compagnie disposait de quatre fusils-mitrailleurs et d’une mitrailleuse de rechange.

Les hommes étaient en majeur partie armés du fusil 1916. Les révolvers étaient du type espagnol 8 m / m.

 

Au point de vue armement, le matériel était complet et en parfait état. Les pièces avaient été envoyées au champ de tir de la Prayelle. D’autre part, au cours des nombreux survols qui précédèrent l’attaque du 13 Mai, j’avais prescrit de tirer sur les avions, ce qui n’était pas un réflexe - de façon à descendre peut être un appareil, mais aussi à donner confiance à la troupe et à vérifier le fonctionnement des armes. C’est au cours d’un de ces tirs que le caporal-chef Le Blay, le 11 Mai après midi, toucha sérieusement avec un jumelage F.M., un avion allemand qui venait de mitrailler les abords de l’ouvrage 82bis.L’appareil après avoir essayé de reprendre de la hauteur disparaît derrière les bois de Montimont. Le fait fut porté à la connaissance du Lt-Colonel Lafont, Cdt le sous-secteur de Villers/Bar.

L’effectif théorique de la compagnie de mitrailleuses était de 197 ainsi réparti.

4 Officiers

2 adjudants

6 sergents chefs

11 sergents

27 caporaux

148 hommes

A la mobilisation, cet effectif était réalisé et même dépassé. Mais les renvois au dépôt, les réformés, les affectations spéciales amenèrent de nombreux départs, si bien qu’au 10 Mai, sans tenir compte des malades, des permissionnaires, des détachés.  La 11ème C.M. avait un effectif déficitaire, 32 hommes dont 10 gradés, presque l’effectif d’une section. Si de l’effectif restant (165 Officiers et hommes) nous retranchons le personnel de la section de commandement, en partie replié avec le train de combat, les conducteurs de voiturettes, les hommes à l’hôpital, les permissionnaires qui n’eurent pas le temps de rejoindre, nous constatons que pour servir 27 armes automatiques, il ne restait qu’un personnel extrêmement réduit et encadré au minimum. Ceci est vrai pour toutes les unités. Le 13 après-midi, alors que je donnais au Lt Poissignon, l’ordre de tirer avec son groupe de mortiers sur Vrigne Meuse où l’ennemi arrive, il me répondit qu’il n’avait que cinq hommes pour servir les tubes…Le tir eu lieu quand même. Donc aucune réserve et quand l’infiltration ennemie aura pris pied dans la position, il ne restera plus au commandant de compagnie, que ses quelques agents de transmission, ses radios et ses téléphonistes désormais inutiles pour constituer la petite patrouille qui ira à la rencontre de l’allemand et l’empêchera de prendre trop facilement les combattants à revers et par surprise. La mise sur pied de guerre de la 11e C.M. s’était fait en plusieurs temps. L’échelon A alerté dans la nuit du 22 Août rejoint ses positions au sud de La Meuse de Pont à Bar, à petit Remilly, le 23 Août matin. Il provenait de la 9ème Compagnie du 155e R.I.F. (S/Lt

Raymondeau. Il se composait :

a) des jeunes soldats ayant un an de service. Incorporé en pleine alerte des centres mobilisateurs. La tension de mars 1939 les avait dispersés, les uns dans les centres de convocation des réservistes, les autres aux travaux de réseau. Ils n’avaient pu suivre le cycle classique de l’instruction ; aussi leur valeur militaire était assez médiocre.

b) des soldats ayant deux ans de service et normalement instruits.

c) des disponibles. Ces derniers, rappelés en 1938, convoqués à nouveau en 1940, n’avaient pas fait preuve d’un enthousiasme particulier pour les périodes supplémentaires. Une vague d’indiscipline avait été contenue. Les contingents nous venaient en grand partie des Ardennes et de l’Aisne, on comptait également quelques Alsaciens Lorraine La tache qui incombait à l’échelon A à la mobilisation était immense. Les quelques quarante d’hommes qui le composait, devaient amener sur les positions et servir en cas de besoin tout l’armement des échelons A et B1. Il fallait en outre fournir du personnel au centre de convocation de Cheveuges pour assurer l’incorporation, l’habillement et l’équipement des réservistes. Des corvées étaient désignées pour liquider les casernements de Sedan et le centre mobilisateur, pour assurer la réquisition des chevaux et des automobiles, des postes étaient détachés dans les gares pour assurer le service d’ordre. Les dépôts de munitions étaient à constituer. Les dispositifs de destruction des ponts étaient préparés. En même temps, les unités devaient commencer à vivre .Les bureaux et les ordinaires se mettaient en route. Pratiquement l’échelon A suffit à lui seul à ce travail formidable du début, les cadres de réserve s’étant montrés pour la plupart soit incapable soit mauvaise volonté, incapable de se mettre immédiatement à la tâche. L’échelon B1, provenant du recrutement frontalier, arriva le 23 Août. Il était convoqué à Cheveuges, où il fut rapidement habillé, équipé et armé. Il renforçait les deux sections de mitrailleuses, déjà en place et formait presque la section de voltigeurs de la compagnie. L’échelon B2, provenant de la région parisienne arriva le 27 Août. Il formait l’effectif de la 3ème section de mitrailleuses qui, dans le plan d’occupation de la position, se trouvait en deuxième échelon. Tous ceux qui ont assistés à la mobilisation de 1938 se plaisent à reconnaître que l’expérience avait été profitable. Toutes les opérations se passèrent en ordre et dans le calme. Les scènes d’ébriété, un peu trop généralisées qui s’étaient produites en 1938ne furent en 1939 que des cas isolés, moins scandaleuses et faciles à sanctionner. Au cours de la campagne cependant, beaucoup d’hommes marquent un penchant prononcé pour la boisson. L’habillement, bien qu’en progrès sur l’année précédente, laissa encore à désirer. Les culottes, en particulier étaient de très médiocre qualité et de trop petite taille pour des hommes forts. L’absence presque complète de béret ou de calot, obligea les hommes, en dehors du temps où ils avaient des casques, à conserver leur coiffure civile. Quand il s’agissait d’une casquette plus ou moins déformée, l’effet était désastreux. Il fallut que les Chefs de Bataillons fassent confectionner des calots par leur C.H.R. pour que les réservistes commencent à prendre une allure militaire. Enfin quelques cuirs, tels que bretelles de fusils, courroies de bidon, jugulaires de casque furent remplacées par de la ficelle. Dans les mois qui suivirent, un effort patient arriva à combler peu çà peu les déficits. Seules, les roulottes, abîmées par les travaux de terrassement et le bétonnage, rentrent en mauvais état, sans que les livraisons parviennent à les remplacer. Ainsi donc, le 2 septembre 1939, la 11ème C.M. du 147e R.I.F. était constitué. La formation primitive de l’unité subit malheureusement d’importants changements et cela peu de temps avant le 10 Mai. Fin avril, nous dûmes céder au 295e R.I., régiment de la 55e D.I. :

1°) nos classes jeunes, c-a-d nos hommes et nos gradés d’active qui depuis trois ans travaillaient dans un secteur qu’ils connaissaient parfaitement.

2°) nos frontaliers, afin de les éloigner de leur foyers trop proches. Les derniers échanges eurent lieu dans les premiers jours de Mai. Nous recevions dans nos unités de mitrailleuses des hommes venant d’unités de voltigeurs, des classes âgées qui n’avaient pas été habitués dans les unités de réserve, à la discipline assez stricte que nous exigions de nos soldats.

Le long travail par lequel le chef façonne sa troupe et la conquiert, se trouve d’un seul coup annulée et à recommencer. Sans vouloir même contester la qualité du personnel échangé, il reste un fait indiscutable : ces hommes ne nous connaissaient pas et nous ne les connaissions pas. Certains rejoignirent leur nouvelle unité en pleine bataille, car ils se trouvaient en permission au moment de leur mutation. Les quelques jours de répit du début du mois de Mai furent mis à profit et je puis affirmer que dans ma compagnie, tout était prêt. Les missions étaient parfaitement connues. Toutes les armes étaient servies, avec évidemment très peu de personnel et d’encadrement. Le matériel était en excellent état, abondamment pourvu de toutes les munitions. Le personnel savait les mettre en oeuvre. Des séances d’instruction avaient mis à  même tous les combattants du centre de résistance, à se servir de toutes les armes y compris le canon de 25 et le mortier. Des vivres étaient distribuées permettant de tenir deux jours et demi sans ravitaillement, en plus le village proche de Villers sur Bar, récemment évacué, contenait de nombreuses réserves. Reste la grave question du moral des cadres et de la troupe. A l’arrivée, il semble que beaucoup de réservistes de tout grade, soient venus avec l’intime conviction d’un nouveau 1938. « Tout va s’arranger et dans quinze jours, nous rentrerons chez nous ». De là, une certaine mauvaise volonté pour percevoir le matériel, pour tout mettre en place, creuser les tranchées puisque c’était sûrement du travail inutile. Parti le 23 Août comme adjoint au Lt Colonel, commandant le 147ème RIF, j’eu avant de prendre le commandement de la 11ème C.M. A m’occuper du dépôt de munitions de Bulson et de Cheveuges (ferme Coulan). Je noterai deux incidents qui me paraissent significatifs. Des consignes avec plan d’installation étaient préparées à l’avance, il n’y avait qu’à s’y conformer. Le convoi de munitions que j’étais allé chercher à Autrecourt devait décharger à des endroits déterminés par des corvées fournies par les unités voisines.

A Bulson, se fut un beau tapage de la part du maréchal des logis de réserve, chef de corvée. Il est vrai qu’il procédait à son installation personnelle. Il déclara successivement qu’il était chargé de la garde des munitions et non de leur déplacement (malheureusement, c’était inscrit sur ses consignes) qu’il ne savait pas reconnaître une caisse de cartouches d’une caisse de grenades (il suffit de lire les étiquettes)et enfin, dernier argument, que c’était inutile de stocker des munitions, puisque la radio annonçait que tout s’arrangeait et que d’ailleurs en 1938, on n’en avait pas tant fait. A la ferme Coulan, c’était un sergent chef de réserve d’infanterie qui se trouvait chef de poste. Mais où la chose devenait grave, c’est que le plan d’installation du dépôt prévoyait l’utilisation d’un hangar, sous lequel étaient garés quelques chariots. Le sous officier déclara net qu’il se refusait absolument à faire déplacer les véhicules, car ce n’était pas la guerre et que le local ne pouvait être utilisé à des fins militaires, qu’il était d’ailleurs employé au Ministère de la Guerre et que j’aurais de ses nouvelles. Un officier qui a douze ans de service dans la troupe, ne s’effraye pas outre mesure de certains incidents. Ils dénotaient pourtant un état d’esprit regrettable. C’est état d’esprit du sous officier de réserve, je l’ai remarqué à mainte reprises. Pendant les huit mois que j’ai passé à la tête de la 11e CM c’est du cadre sous officier que me viennent les plus grandes difficultés de commandement. Hormis quelques heureuses exceptions, le grand nombre était d’une nullité militaire à peu près complète, leur principal souci était leur popotte et leur installation personnelle. Sans aucune aptitude au commandement, mais d’un esprit critique très développé, ils semblaient croire que leur rôle était non pas de seconder l’officier dans sa tache, de faire exécuter les ordres, mais au contraire de s’interposer entre l’officier et la troupe pour éviter à cette dernière les effets de la « soi-disant » tyrannie du chef. Les ordres donnés étaient facilement taxés d’abus de pouvoir et le sous officier se considérait comme le médiateur chargé de présenter les réclamations de ceux qu’il appelait « les commandés ». Toujours du côté de la troupe, jamais du côté de ses chefs ; c’est ainsi que je terminai la demande de radiation d’un de mes subordonnés. C’est état d’esprit commençait à déteindre sur les cadres d’active.

Je ne me serais pas permis de juger le cadre des Officiers de réserve, celui que j’ai vu à l’oeuvre si au cours des stages puis des séjours dans les hôpitaux, nous n’avions été très durement pris à partie. Une boutade qui n’en était pas une dans l’esprit de beaucoup permettait d’affirmer que si l’on faisait un officier de réserve en six mois, alors qu’il fallait au moins deux ans pour « fabriquer » un officier d’active, c’était que ce dernier était trois fois moins intelligent. Là aussi, l’esprit critique n’était pas en rapport avec la valeur technique ou morale. Les « anciens » qui avaient fait l’autre guerre et qui nous regardaient avec supériorité, ne faisaient pas preuve d’un enthousiasme débordant pour la future bagarre. Par tous les moyens, ils s’en allaient vers les emplois de l’arrière et partaient sans regret et sans être regrettés. Les jeunes, ceux qui n’avaient pas mauvais esprit, déclaraient être venus pour se battre mais la besogne modeste de tous les jours ne leur semblait pas assez glorieuse : ils se refusaient à admettre la phrase : « la guerre c’est six mois d’embêtement, pour un jour de combat ». Le jour de la bataille active, du véritable choc est très court, il ne dure pas longtemps, mais il doit se préparer longuement, minutieusement, patiemment et c’est dans ce travail obscur que le chef doit d’abord s’affirmer. Il est trop simple d’espérer que chacun se débrouillera au moment du besoin et que les « crapules », les indisciplinés, les mauvaises têtes deviendront des types extraordinaires au combat. Ce n’est pas vrai. Les bons soldats du temps de paix sont les bons soldats du temps de guerre. Les bonnes troupes ne s’enfuient pas en désordre et les révélations du champ de bataille, si elles existent, ne sont que des exceptions.

De septembre 1939 à mai 1940, le 147ème a beaucoup travaillé sur les positions. Mais dans l’esprit de beaucoup, c’était du travail inutile. L’élément civil ne facilitait pas la tâche. Le 10 Mai, l’ennemi est annoncé, mais il est encore loin. Toutefois, les bombardements se multiplient. Il semble que ces attaques encore bénignes, donnaient confiance à la troupe. Je n’aurai pas affirmé que certains ne voient dans cette phase plus active de la guerre, la fin de ces interminables travaux de terrassement qui nous occupaient depuis huit mois.

Le 11 Mai, commence le lamentable exode des populations. Devant ce pénible spectacle, chacun pense aux siens qui sont peut être menacés du même sort. Première tristesse !

Et puis les événements se précipitent. Les bombardements redoublent. Les cavaliers repassent et laissent des nouvelles pas trop rassurantes. Les villages flambent. Chacun est surpris de la rapidité avec laquelle l’ennemi approche. Pas un seul avion ami dans le ciel, mais toujours et toujours des croix noires.

Je suis sûr qu’à ce moment là, les hommes de ma compagnie étaient prêts à se battre ; certains l’ont prouvé par la suite. Mais je dois avouer que l’ennemi que nous attendions, personne ne l’imaginait avec cette brutalité et cette accumulation de moyens.

A l’origine de la défaite, il y a une surprise morale. Les troupes qui ont lâché pied sans même avoir vu l’ennemi, en sont la preuve irréfutable.

 

A Guéret, le 25 Juin 1941

Gonthier

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