L’ENFER ( rapport de Henri MICHARD Lieutenant au II/147° RIF - Inspecteur à Vouziers)

 

J'atteins le PC vers 10 h.... le bombardement s'intensifie. Je sors du PC. Une vague de bombardiers lourds descend du Nord en formation serrée. Elle vire à angle droit au-dessus de Donchery et remonte la Meuse en fonçant droit sur nous. Les premières torpilles tombent au-delà de la route de Vouziers ; les suivantes sur Frénois, puis sur le Bois du Maire . Ce ne sont plus seulement des calibres moyens, mais aussi des 500 et 1000 Kg . Les sifflements et les éclatements se rapprochent. Ils atteignent le thalweg que nous surplombons... ils sont sur nous ! chacun tend le dos, haletant, mâchoires serrées ; le terre tremble, semble se disloquer : 5 minutes terribles, les premières, que bien d'autres suivront... une 2 ème vague arrive. Ce n'est que le début d'un bombardement méthodique que nous allons subir SIX heures durant ; aucun objectif ne semble particulièrement visé ; c'est toute la position qui est systématiquement pilonnée.

Le fracas des explosions maintenant domine tout.... Bruit hallucinant de la torpille dont le sifflement grossit, s'approche, se prolonge ; on se sent personnellement visé ; on attend les muscles raidis ; l'éclatement est une délivrance. Mais un autre, deux autres, dix autres... Les sifflements s'entrecroisent en un lacis sans déchirure ; les explosions se fondent en un bruit de tonnerre indiscontinu. Lorsqu'un instant son intensité diminue, on entend les respirations haletantes. Nous sommes là, immobiles, silencieux, le dos courbé, tassés sur nous-mêmes, la bouche ouverte pour ne pas avoir le tympan crevé. L'abri oscille. Les secousses font jouer les rondins qui laissent couler un peu de terre par leurs interstices.

Les bombes sont de tous les calibres. Les petites sont lâchées par paquet. Les grosses ne sifflent pas : en tombant, elles imitent à s'y méprendre le grondement d'un train qui s'approche. Par deux fois, j'ai de véritables hallucinations auditives : je suis dans une gare, un train arrive ; le fracas de l'explosion secoue ma torpeur et me ramène brutalement à la réalité.

Les Stukas se joignent aux bombardiers lourds. Le bruit de sirène de l'avion qui pique vrille l'oreille et met les nerfs à nu. Il vous prend envie de hurler....

20 minutes d'accalmie vers 14 h... Une nouvelle vague arrive. Et le bombardement reprend et se prolonge deux heures encore, deux heures durant lesquelles nous restons là, affalés sur les bancs ou à même le sol, de plus en plus hébétés, de plus en plus enfoncés dans notre torpeur. Toutes les lignes téléphoniques sont coupées maintenant. Plus rien n'existe, hors notre peur et l'univers sonore des éclatements.

Vers 16 h, le bombardement diminue d'intensité. Les explosions s'espacent, s'individualisent. Les gros porteurs cèdent à peu près complètement le ciel aux Stukas. Au pilonnage régulier succède l'attaque de points précis ; mais ce sont les arrières surtout qui sont visés : Bulson, Chémery, Noyers, Cheveuges, pour autant qu'on puisse en juger. Nous nous levons péniblement et sortons du PC. J'ai l'impression de m'éveiller d'un rêve mais de ne pas parvenir malgré mes efforts surhumains, à retrouver une pleine conscience. Je suis à moitié sourd : j'entends comme à travers des épaisseurs d'eau qui étouffent les sons.

Plus rien n'existe, hors notre peur et l'univers sonore des éclatements...

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